L'épicerie de l'orage

Le blog de la maison d'édition jeunesse l'épicerie de l'orage, petite fabrique d'objets (en papier) pour penser (le monde)

mardi 8 mars 2011

20 ans #fille

J'ai 20 ans. Je quitte enfin Marseille. Ce n'est pas encore Paris dont je rêve mais Montpellier, je suis heureuse, ville étudiante et branchée.

Je suis enfin étudiante, en lettres modernes, après des années de rébellion, de rupture, de guerre avec l'école, d'abandon. Je poursuis mon histoire d'amour/haine avec l'institution, j'ai peut-être envie d'être prof. Je crois encore que l'on peut apporter un souffle différent dans cette grande maison. 

Je termine une histoire d'amour compliquée qui dure depuis 5 ans. Je lis toujours Rimbaud mais j'écoute moins Thiéfaine, je ne bois plus de Pelforth à 8 heures du mat en jouant aux échecs dans les cafés marseillais. Je bois des cafés devant la fac. J'arrête les Camel et les roulées, je fume des Philipp Morris bleue. Je me sens seule dans cette immensité.

Je freine sur le patchouli d'Exopotamie. Je regarde les boutiques en ville. 

Barbara vient me voir. Nous qui étions les plus liées des plus liées. Hassiba vient aussi. Matthieu est là qui danse chez Bagouet. Je me sens très seule la première année. Tous mes amis sont marseillais. Je prends le train tous les week-end. 

Je dis "il y a deux ans" "quand j'étais petite", j'aime l'épaisseur du temps. J'ai encore mon papy et ma mamie à La Ciotat. 

De nouveaux mots entrent dans ma vie. Disquette. Je me plais à l'employer : "où ai-je mis ma disquette ?" "Peux-tu me rendre ma disquette s'il te plaît ?" 

Je commence à passer des heures devant un Macintosh. Cette histoire-là ne fait que commencer. 

Je crois que l'on fait des enfants facilement. Alexandre naît une semaine pile avant mes vingt ans. Je l'aime comme mon bébé. 

Je fais du baby-sitting, Johanna a deux ans. Je travaille à la BU. 

Peu à peu, je rentre dans le rang. 

 

 

J'ai quarante ans depuis plus d'un an. Je suis revenue à Marseille depuis plus de deux ans mais je sens que l'on va à nouveau bientôt se quitter.

Je suis mariée avec mon coup de foudre, le vrai. On a une histoire des plus sublimes et des plus passionnées. On se quitte très peu. On se dit qu'il faudrait qu'on le fasse, juste un peu, quelques heures, mais on a beaucoup de mal. 

J'ai été belle-maman avant d'être maman. J'ai arrêté de vivre pour avoir cet enfant. Un soir on s'est pris dans les bras, on a beaucoup pleuré, on chanté tout doucement "what a wonderful world", il nous a dit son nom, j'étais enceinte de 4 mois et c'est ce jour-là que l'on est devenu parents.

Depuis je sais que tout ce qu'on fera ensemble sera fort. On a quitté un peu le rang, on a largué les amarres, on a voulu être libres, réaliser cette idée qui nous envahissait.

J'ai été prof pendant 5 ans dans la Drôme. Un inspecteur m'a dit que j'étais trop baroque. J'ai fini par comprendre que cette école-là n'était pas faite pour moi. 

Je pense que finalement être trop dans le rang est une petite mort. 

J'ai fait d'autres métiers. J'ai habité presque dix ans à Paris. 

Il y a de nouveaux mots dans ma vie. Internet, famille recomposée, corps calleux. 

J'ai retrouvé Johanna sur Facebook. Plus de nouvelles d'Hassiba. Matthieu nous snobe. J'envoie des sms à Barbara. "Dizy qu'on est sur le rond-point". Et ça nous fait encore rire. "Où es-tu, j'en peux plus, je ne t'entends plus, où es-tu ?"

Alexandre termine sciences-po, il vient de passer un an en Inde et rêve d'y retourner. Il est militant et engagé. Parfois j'ose à peine lui parler tellement il m'a dépassée. 

Je dis "il y a vingt ans", "il y a trente ans", "quand j'étais jeune". Les grands-parents à La Ciotat, ce sont mes parents. J'ai peur du temps. 

Ensemble, on a arrêté de fumer. Tout le monde croit que j'ai été une petite fille sage. J'ai peur de paraître lisse. Je n'ai pas soigné ma timidité. 

Mes poètes préférés sont Yves Bonnefoy et Saint-John Perse mais je murmure le soir à l'oreille de Matteo "Ma Bohème" de Rimbaud. Il la connaît par coeur et l'appelle la poésie des étoiles. Il s'endort et je sens pour la première fois de ma vie la plénitude. Thiéfaine est passé hier soir à la télé. 

 

Posté par marchandsdepices à 10:10 - la toile de l'épicerie - Commentaires [13] - Permalien [#]
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Commentaires

    C'est très touchant, ces deux portraits.

    Posté par alma, mardi 8 mars 2011 à 14:58
  • Vous m'avez ému, l'oeil humide, plus que je ne m'y attendais, avec vos 20 ans. Quand on aime on a toujours 20 ans ? Vous en avez 4 fois plus, à vous deux, les épiciers.
    Merci.

    Posté par Michel Lecour, mardi 8 mars 2011 à 15:02
  • Vous êtes beaux tous les deux, ici, et encore plus en vrai.

    Posté par Lisa, mardi 8 mars 2011 à 19:53
  • bon je ne suis pas sure de tout comprendre, sans doute un joli duo sur ce blog qui pique ma curiosité très fort ! j'aime j'aime j'aime !...
    je réécoute thiéfaine, ne touche plus ni aux B&H ni aux Dunhill-pourvu-qu'ca-dure et là j'ai juste envie de filer découvrir ce blog... merci pour le message chez moi qui m'a guidée jusque là !

    Posté par marieandco, mardi 8 mars 2011 à 21:56
  • Je suis très très d'accord avec Lisa. Vous êtes beaux tous les deux. Emouvants. Très ensemble. (Et bravo pour cet "exercice" d'écriture parfaitement maîtrisé et très réussi !)

    Posté par Papillon, mardi 8 mars 2011 à 22:56
  • Vous allez quitter Marseille????

    Posté par MamaCami, mercredi 9 mars 2011 à 00:01
  • Oh moi aussi j'écoutais moins thiéfaine et lisait toujours rimbaud ! Mais je n'ai jamais fumé. J'ai vu qu'il était torse nu sur ses affiches (pas Rimbaud)… Tiens j'ai même une photo dédicacée (je devais avoir tout juste 15 ans, seulement).
    L'année d'après mes 20 ans, je traversais la France pour aller vivre à Toulouse.
    Comme toi, e mac en mac et encore rien d'autre (sauf que sue les premiers macs le tetris était là d'office).
    Et alors, après marseille c'est où la mer ?

    Posté par nata, mercredi 9 mars 2011 à 00:09
  • Timide oui mais lisse pas du tout!

    Posté par MamaCami, mercredi 9 mars 2011 à 10:08
  • je pioche plein de trucs que j'aurais pu écrire, c'est fou !
    je voudrais garder tout ça en tête pour le jour où on se dira bonjour pour de vrai

    Posté par simoneetsonauto, mercredi 9 mars 2011 à 21:43
  • "J'ai peur du temps."

    moi aussi, je crois...

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    gosh, je suis épastouflée et émuse par vos mots, vos récits...
    pfiou, c'est pas rien ce que vous racontez, c'est empli de la belle émotion qui vous caractérise... que je suis contente de vous connaître en vrai!

    Posté par Gaëlle, jeudi 10 mars 2011 à 09:36
  • Quels jolis portraits tout en finesse et pleins de poésie.
    On ne se connaît pas assez à mon goût et je rêve du jour où on pourra enfin se parler 'en vrai'

    Posté par Patricia, vendredi 11 mars 2011 à 12:00
  • Votre récit a deux voies est très troublant et beau !
    Et puis l'histoire des grand-parents à La Ciotat ça me parle beaucoup en ce moment !
    Bises d'ici !

    Posté par Mag, mardi 22 mars 2011 à 21:53
  • Quel joli récit. Je ne te connais pas très bien, mais je te retrouve dans tout ce que tu rencontres sur tes 20 puis 40 ans.
    Bises

    Posté par Patricia, jeudi 21 décembre 2017 à 11:39

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